Il atteignit enfin la bibliothèque. Son grand père avait choisit de l’installer au pied d’un peuplier, dans un amas de pholiotes. Ces champignons changeaient de forme et de couleur avec l’âge et surtout l’humidité, ce qui était primordial
pour la sauvegarde
des livres. Vers le bas, les plus jeunes étaient encore globuleux, tandis qu’au milieu, d’autres arboraient la forme d’un disque gris. Leurs pieds cylindriques avaient permis au grand-père d’installer facilement des échelles pour gagner les rayons de livres. La bibliothèque s’étendait tant bien que mal dans l’architecture improbable et bancale qu’offrait le peuplement de champignons. Les étages s’amoncelaient sans uniformité apparente et les dimensions n’avaient absolument rien de symétrique ; pas l’ombre d’un polygone régulier. Le vieux bibliothécaire avait également établi des passerelles entre les extrémités du bâtiment. Ces dernières donnaient un air rustique et un peu plus bancal à la structure, ce qui n’était pas pour déplaire à Togmis. D’en bas la bibliothèque paraissait semblable à une vieille cabane distordue par le temps et la météo. Elle ressemblait à une curieuse créature affalée dans la mousse, immobilisée par le poids d’un savoir devenu trop grand pour le supporter. Les écrits étaient soigneusement rangés entre les fines lamelles des champignons. Avec le temps ils s’imprégnaient de l’odeur du mycète ; c’était un indice d’ancienneté et de valeur facilement repérable. Arrivé au premier étage, Togmis s’orienta vers la pièce Lutineries du monde, une de ses favorites. Son doigt parcouru les rayons, ramassant au passage un léger filet de poussière, il s’arrêta sur une vieille reliure toute craquelée. Le titre de l’œuvre était abîmé mais néanmoins lisible : Tohopina la vieille. En vitesse, Togmis le fourra sous son chapeau, ainsi que celui d’à côté dont le titre avait, cette fois, parfaitement disparu.
Il fila à l’étage des arts, mais un bruit en contrebas lui fit faire volte face. Il aperçut furtivement un bout de la
barbe de son grand-père. Le vieux lutin détestait les surprises, et encore plus les visites inopportunes et non autorisées de sa bibliothèque, fussent-elles de son petit fils ; la
question de l’emprunt des livres n’avait encore jamais trouvé de champion assez valeureux pour la représenter devant la barbe blanche… Et ce n’est pas aujourd’hui que Togmis comptait s’approprier
le rôle. Les sens en ébullition, il chercha une échappatoire. Il osa un regard en contrebas. C’était trop haut pour espérer sauter et s’en sortir indemne… A moins que… Son regard se porta cette
fois sur le tronc du peuplier sur lequel il distinguait à mi-hauteur du sol deux ou trois pleurotes qui avaient poussé sur l’écorce. Avec un peu d’élan, et beaucoup de chance, il pourrait les
atteindre et s’élancer vers le sol en espérant terminer sa course en atterrissant sur une des vesses qui trônait sur l’herbe comme un œuf dans un nid. Bien sur il risquait de rater les pleurotes,
s’exploser le visage sur le tronc ou de viser trop court, cela rien que pour la première étape. Une fois dessus il faudrait encore tomber à l’endroit exact des vesses, et se protéger des pores
toxiques qui allaient se dégager du champignon. Un borborygme inintelligible lui fit prendre sa décision.
Il prit le peu d’élan qu’offrait la plateforme et s’élança dans le vide sans le moindre cri. La chute lui parut interminable. Il vit défiler à l’infini cette grande masse marron à laquelle il faisait face. Son pied effleura l’écorce dans un raclement sonore, à la suite de quoi il bascula dangereusement vers l’arrière. Il se rattrapa in extremis à quelques feuilles de lierres providentielles. Enfin il tomba lourdement sur ce qu’il crût d’abord être un cactus tant le choc avait été violent. Allongé sur le ventre, il se décida à rouvrir les yeux ; il était face à un tronc, sur le dernier pleurote qu’il avait aperçut d’en haut. Puis ce fût l’obscurité qui tomba net. Togmis tenta de garder le peu de calme qu’il avait en lui, il attendit patiemment que la vue lui revienne. Après un tel choc, il était normal qu’il subisse quelques incommodations. Et sans doute, celles là valaient-elles mieux que celles que lui aurait infligées son grand père. Le temps passa. Togmis repris son souffle, mais sa perception elle ne revenait pas. De plus en plus inquiet il remua légèrement pour chasser la colonne de fourmi qui commençait à grimper le long de son bras droit. C’est alors qu’il sentit sa tête défaillir. Cette fois il crût à un traumatisme crânien ou à un autre mal qu’il avait vu dessiné dans ces livres. Il n’y tint plus et se releva d’un bond… à la lumière. Il faillit éclater de rire en voyant sa sottise dégringoler de sa tête puis tournoyer dans le vide, elle avait la forme d’une feuille verte. Remis de ses émotions, il se concentra pour entamer la dernière partie de ce qu’il appelait déjà « son évasion ». Il fallait faire vite, car comme à son habitude, le père bibliothèque allait sans doute faire sa ronde sur le pont, juste histoire de mettre à l’évent sa vieille frimousse ridée et de contrôler l’état des lieux. Togmis rajusta ses bottines éraflées et commença à se balancer d’avant-en-arrière, à la manière d’un chat sur le point de bondir… La réception ne fut pas tout à fait celle d’un chat. Mais il s’en sorti sans trop de blessures : une légère contusion au poignet et l’affreuse odeur de la vesse dans laquelle il avait atterrit. Le nuage blanchâtre se propageait lourdement vers le ciel. Togmis n’attendit pas plus et pris ses jambes à son cou avant de se faire coincer une bonne fois pour toute. Il fila à la rivière avec dans l’idée de faire un brin de toilette. Son tour de corvée ne commençait qu’au trois quart de la nuit, il avait bien le temps de déambuler dans la forêt. Il trottina en chantonnant un air enjoué que les lutins apprécient particulièrement.
Un peu plus haut, une ombre le suivait dans les arbres. Elle sautait de branches en branches dans un silence quasi parfait.