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Luntinerie, les aventures de Togmis

Samedi 7 mars 2009

Il atteignit enfin la bibliothèque. Son grand père avait choisit de l’installer au pied d’un peuplier, dans un amas de pholiotes. Ces champignons changeaient de forme et de couleur avec l’âge et surtout l’humidité, ce qui était primordial

pour la sauvegarde

des livres. Vers le bas, les plus jeunes étaient encore globuleux, tandis qu’au milieu, d’autres arboraient la forme d’un disque gris. Leurs pieds cylindriques avaient permis au grand-père d’installer facilement des échelles pour gagner les rayons de livres. La bibliothèque s’étendait tant bien que mal dans l’architecture improbable et bancale qu’offrait le peuplement de champignons. Les étages s’amoncelaient sans uniformité apparente et les dimensions n’avaient absolument rien de symétrique ; pas l’ombre d’un polygone régulier. Le vieux bibliothécaire avait également établi des passerelles entre les extrémités du bâtiment. Ces dernières donnaient un air rustique et un peu plus bancal à la structure, ce qui n’était pas pour déplaire à Togmis. D’en bas la bibliothèque paraissait semblable à une vieille cabane distordue par le temps et la météo. Elle ressemblait à une curieuse créature affalée dans la mousse, immobilisée par le poids d’un savoir devenu trop grand pour le supporter. Les écrits étaient soigneusement rangés entre les fines lamelles des champignons. Avec le temps ils s’imprégnaient de l’odeur du mycète ; c’était un indice d’ancienneté et de valeur facilement repérable. Arrivé au premier étage, Togmis s’orienta vers la pièce Lutineries du monde, une de ses favorites. Son doigt parcouru les rayons, ramassant au passage un léger filet de poussière, il s’arrêta sur une vieille reliure toute craquelée. Le titre de l’œuvre était abîmé mais néanmoins lisible : Tohopina la vieille. En vitesse, Togmis le fourra sous son chapeau, ainsi que celui d’à côté dont le titre avait, cette fois, parfaitement disparu.

Il fila à l’étage des arts, mais un bruit en contrebas lui fit faire volte face. Il aperçut furtivement un bout de la barbe de son grand-père. Le vieux lutin détestait les surprises, et encore plus les visites inopportunes et non autorisées de sa bibliothèque, fussent-elles de son petit fils ; la question de l’emprunt des livres n’avait encore jamais trouvé de champion assez valeureux pour la représenter devant la barbe blanche… Et ce n’est pas aujourd’hui que Togmis comptait s’approprier le rôle. Les sens en ébullition, il chercha une échappatoire. Il osa un regard en contrebas. C’était trop haut pour espérer sauter et s’en sortir indemne… A moins que… Son regard se porta cette fois sur le tronc du peuplier sur lequel il distinguait à mi-hauteur du sol deux ou trois pleurotes qui avaient poussé sur l’écorce. Avec un peu d’élan, et beaucoup de chance, il pourrait les atteindre et s’élancer vers le sol en espérant terminer sa course en atterrissant sur une des vesses qui trônait sur l’herbe comme un œuf dans un nid. Bien sur il risquait de rater les pleurotes, s’exploser le visage sur le tronc ou de viser trop court, cela rien que pour la première étape. Une fois dessus il faudrait encore tomber à l’endroit exact des vesses, et se protéger des pores toxiques qui allaient se dégager du champignon. Un borborygme inintelligible lui fit prendre sa décision.

Il prit le peu d’élan qu’offrait la plateforme et s’élança dans le vide sans le moindre cri. La chute lui parut interminable. Il vit défiler à l’infini cette grande masse marron à laquelle il faisait face. Son pied effleura l’écorce dans un raclement sonore, à la suite de quoi il bascula dangereusement vers l’arrière. Il se rattrapa in extremis à quelques feuilles de lierres providentielles. Enfin il tomba lourdement sur ce qu’il crût d’abord être un cactus tant le choc avait été violent. Allongé sur le ventre, il se décida à rouvrir les yeux ; il était face à un tronc, sur le dernier pleurote qu’il avait aperçut d’en haut. Puis ce fût l’obscurité qui tomba net. Togmis tenta de garder le peu de calme qu’il avait en lui, il attendit patiemment que la vue lui revienne. Après un tel choc, il était normal qu’il subisse quelques incommodations. Et sans doute, celles là valaient-elles mieux que celles que lui aurait infligées son grand père. Le temps passa. Togmis repris son souffle, mais sa perception elle ne revenait pas. De plus en plus inquiet il remua légèrement pour chasser la colonne de fourmi qui commençait à grimper le long de son bras droit. C’est alors qu’il sentit sa tête défaillir. Cette fois il crût à un traumatisme crânien ou à un autre mal qu’il avait vu dessiné dans ces livres. Il n’y tint plus et se releva d’un bond… à la lumière. Il faillit éclater de rire en voyant sa sottise dégringoler de sa tête puis tournoyer dans le vide, elle avait la forme d’une feuille verte. Remis de ses émotions, il se concentra pour entamer la dernière partie de ce qu’il appelait déjà « son évasion ». Il fallait faire vite, car comme à son habitude, le père bibliothèque allait sans doute faire sa ronde sur le pont, juste histoire de mettre à l’évent sa vieille frimousse ridée et de contrôler l’état des lieux. Togmis rajusta ses bottines éraflées et commença à se balancer d’avant-en-arrière, à la manière d’un chat sur le point de bondir… La réception ne fut pas tout à fait celle d’un chat. Mais il s’en sorti sans trop de blessures : une légère contusion au poignet et l’affreuse odeur de la vesse dans laquelle il avait atterrit. Le nuage blanchâtre se propageait lourdement vers le ciel. Togmis n’attendit pas plus et pris ses jambes à son cou avant de se faire coincer une bonne fois pour toute. Il fila à la rivière avec dans l’idée de faire un brin de toilette. Son tour de corvée ne commençait qu’au trois quart de la nuit, il avait bien le temps de déambuler dans la forêt. Il trottina en chantonnant un air enjoué que les lutins apprécient particulièrement.

Un peu plus haut, une ombre le suivait dans les arbres. Elle sautait de branches en branches dans un silence quasi parfait.

 

 

(Photo de Kikmouth)


Par Centelm
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Jeudi 5 mars 2009

Une fois de plus le soleil veilla la petite ville de Tohopina, le temps que sa pâle consœur le relaye à des heures plus clémentes.

Togmis se réveilla quand sa couverture s’envola vers la fenêtre. Le pauvre lutin en tomba du lit. Une bourrasque chargée de poussière colorée s’était engouffré dans la pièce. La journée commençait bien ! Il fallait déjà débarrasser le plancher des minuscules écailles des ailes de Zilule. Zilule était le papillon couverture de Togmis. Comme tout lutin qui se respecte, il possédait un papillon nocturne qui venait s’étendre sur lui le temps que la journée s’écoule. Encore un animal que les lutins avait réussis à domestiquer et à rendre indispensable. Mais pour Togmis qui l’élevait seul comme le voulait la tradition, il restait encore quelques lacunes à combler, notamment concernant le réveil… Comme tous les papillons de nuit, Zilule sombrait dans une petite torpeur durant la journée. Il dormait les ailes déployées à l’horizontale. Il posait sa tête sur le ventre de Togmis et glissait son corps entre les jambes du lutin. Grâce à cette position, les deux créatures se réchauffaient pendant les froides journées d’hiver.

Togmis grommelait tout seul dans l’obscurité de sa chambre. Il ne voyait rien, ce qui signifiait que Zilule l’avait encore réveillé beaucoup trop tôt. La lune n’était pas assez haute pour éclairer sa chambre. Il décida qu’étant donné qu’il n’était pas en mesure de voir ce qu’il devait nettoyer, il ne le ferait pas. Il attendrait que le vers luisant posé sur sa table de nuit daigne l’éclairer un peu. Connaissant les habitudes du lampyre, il avait de ce fait au moins une heure ou deux devant lui, l’occasion d’aller flâner discrètement dans la bibliothèque de son grand-père.

Il s’habilla à la hâte, enfila son chapeau, l’ajusta sur ses oreilles et passa la tête dehors. Tout était calme, la nuit était encore douce. En silence il escalada la morille vers le sommet où il s’était installé un « système d’évacuation » en cas de besoin. Il pénétra dans la cavité la plus haute du champignon, celle qu’on ne pouvait voir d’en bas, car elle faisait entièrement face au ciel.

Là Togmis avait installé une sorte de quartier général dans lequel il exposait les différents produits de ses expériences et découvertes. C’est dans cette pièce qu’il gardait les fleurs qui lui permettaient de fabriquer sa peinture. Sur la table se côtoyaient extrait de chlorophylle, d’anthocyane, qu’il tirait des mûres et des myrtilles. Togmis affectionnait cette dernière couleur. Les fruits de la forêt offraient en effet une belle palette de bleus et de violets, mais c’était sans compter sur le rouge carmin qu’il avait un jour extrait d’une cochenille. Celui là, il le gardait précieusement. Et puis il y avait les couleurs plus gaies qu’il gardait pour les grandes occasions… Celles qu’il avait empruntées aux potagers des Grands : la carotène de luzerne ou de carotte ou le jaune de l’ocre et même du rouge de tomate. Togmis possédait aussi quelques échantillons de charbon mais il estimait qu’il n’avait rien de toutes les merveilles qu’offrait le monde. Il avait vu dans les livres de son grand père les couleurs qu’offrait la nature. Il rêvait de posséder un flacon de sépia pour recouvrir ses dessins. Mais pour cela il faudrait voir la mer et le prélever sur une seiche. Peindre un jour avec un peu de pourpre, ou d’indigo était aussi un des espoirs qu’il gardait au plus profond de lui.

Comme toujours il posa un regard attendrit sur ses petites merveilles. Puis il ouvrit une porte dérobée, parfaitement camouflé par la couche de peinture qu’il avait passée dessus. Après une toute petite marche au sommet de la morille il arriva sur une plate forme à l’extérieur. Il était à l’opposé de l’entrée. Parfaitement dissimulé aux yeux de tous, à l’abris des regards. Jamais personne ne s’aventurait derrière la maison de Togmis. Mais par excès de zèle envers lui même, et sans doute aussi parce qu’il adorait ça, il avait dotée son issue de secours d’un camouflage hors pair. Devant lui se dressait un mur de feuillage aussi fournit que la barbe de son grand père ! Il tira sur ce qui ressemblait à une cordelette, et dans un murmure, le voile végétal auquel il faisait face s’effondra au pied du champignon. Enfin on apercevait l’échappatoire du lutin. Un tube de roseau dégringolait jusqu’au sol. Togmis se jeta à plat ventre dans son tunnel et atterrit tête la première dans une touffe d’herbe fraîche. Aux anges, il se releva et s’élança vers la bibliothèque.

Noyé dans son ivresse de liberté, Togmis n’aperçut pas les deux yeux perchés sur une branche qui l’observaient.

Par Centelm
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Dimanche 1 mars 2009

En se retournant il vit son ami allongé, un sac de rosée sous la tête à contempler les étoiles. Il avait profité de leur échange pour faire une halte provocatrice. Togmis entendit le raclement de gorge de Goumi et se redressa. Il remit son fardeau sur les épaules et regarda une dernière fois la lune se refléter dans l’argent qu’avait déposé l’escargot derrière lui. Le mucus avait séché, il reflétait désormais la pâle lumière de la lune. Le sentier prenait une allure fantomatique dans la forêt, et, au loin, le sillon d’argent disparaissait, dévoré par les brumes silencieuses. Dans ces moments là Goumi comprenait pourquoi l’oncle de Togmis s’évertuait à l’aider et le soutenir ; ce petit lutin avait quelque chose de différent...

Ils arrivèrent enfin devant le massif d’œillet qui marquait l’entrée de Tohopina. La ville, de taille moyenne, était dissimulée par une enceinte d’inextricables buissons et traversée par un petit cours d’eau qu’on appelait pour une raison inconnue le tap’ortie. Les deux compères s’arrêtèrent devant une grosse racine et toquèrent trois fois dessus. Deux coups répondirent, puis une porte ronde s’ouvrit pour laisser place à un gros lutin coiffé d’une cupule de gland. Togmis esquissa une grimace amicale en reconnaissant l’individu. A force d’être de corvée, il connaissait tous les gardes du labyrinthe royal. C’est d’ailleurs ce qui lui avait permis l’accès au Cèpe et par la même occasion aux cinq ans de corvée. Goumi déchargea l’escargot, et empila les sacs sur le dos de Togmis qui endurait l’effort dans un stoïcisme volontairement exagéré. Avant de remonter sur l’animal, il lui glissa une feuille de salade sous les yeux. Le gastéropode avala la verdure avec bruit de succion. Enfin, Goumi prit congé de son ami en lui recommandant de ne pas trop traîner en rentrant. Une seule personne par duo pouvait pénétrer dans le labyrinthe et Goumi était de toute façon attendu par ses parents pour le dîner. Avec un dernier sourire les deux amis se quittèrent et Togmis s’enfonça dans le dédale.

Les immenses racines du pin formaient une enceinte végétale naturelle infranchissable, elles s’étendaient sur le sol sableux de la forêt comme une pieuvre se prélasse dans l’océan. La résine du conifère fournissait une excellente matière première pour les bâtiments annexe au grand Cèpe. Plusieurs tours de résine s’élevaient ainsi autour du champignon. Le grand père de Togmis lui avait raconté que chaque fois que les rayons de lune perçaient, les tours de résines s’irisaient et produisaient un magnifique arc-en-ciel au dessus du champignon royal. Le spectacle était à couper le souffle à l’entendre, mais lui ne l’avait jamais vu. Il s’était souvent dit qu’à la lumière du jour, ce devait être tout simplement ahurissant. Mais il fallait vivre le jour… C’est en parti pour ça qu’il cherchait les solinaires.

Après de nombreuses boucles et zigzags en tout genres, il arriva au pied du Cèpe. Il déchargea ses sacs dans la demie noisette qui allait le descendre un peu plus bas sous terre. L’inconvénient du Cèpe royal était son besoin constant d’eau. Etant à l’abri des pins et situé sur un sol sablonneux, son maintient réclamait de grandes quantité d’eau. C’était le seul et unique but des corvées : récolter la rosée nocturne pour irriguer le mycète. Pour cela, une poignée d’ingénieur avait mis au point les filets à brumes. Le principe était simple : faire tisser à quelques araignées domestiques de grandes toiles, puis les disposer sur les buttes de la forêt. Les gouttes de brumes se déposaient alors chaque nuit sur les fils de soie, et, non content d’offrir un deuxième firmament, le filet fournissait l’eau nécessaire au palais royal. L’eau avait une importance capitale à Tohopina. Elle permettait de nourrir le cèpe royal, mais était également le composant essentiel de la mixture qui faisait croître les champignons de manière à les rendre suffisamment grand pour être habitables. Sans elle, les lutins  ne pourraient pas demeurer dans des morilles, des truffes ou des cèpes. Ce sont ces même ingénieurs qui avaient également conçu ces cloches subaquatiques pour l’exploration du tap’ortie et la récolte d’algues comestibles. Togmis rêvait d’enfiler un de ces drôles de casques, mais la toile d’araignée le répugnait encore un peu.

A quelques pieds sous terre Togmis acheva enfin sa tâche, en vidant son dernier sac dans la gouttière prévue à cet effet. Il regarda le liquide transparent s’écouler sans bruit vers le pied du Cèpe, les gouttes, se dispersèrent dans les différents canaux. Comme à son habitude, il s’affala sur le tas de sac vide pour contempler les parois de la cheminée par laquelle il était descendu. La terre avait soigneusement était tassée sur les côtés et était maintenue par des écorces de bouleaux. C’était elles qui donnaient au conduit sa forme ronde. La structure était consolidée par des renforts de bois intercalés de manière régulière. Au milieu, comme la glotte de cette gorge de terre, la demi noisette pendait joyeusement, ballottée de temps à autre par quelques brises aventureuses. Togmis était le dernier roseur de la nuit, alors il profitait de ces instants dans les profondeurs. Jugeant qu’il était sur le point de s’assoupir, il préféra remonter. Les deux pieds dans la coquille il tira sur la cordelette. La poulie grogna quelque peu puis le silence redevint maître de l’ascension.

De retour dans la petite cavité de sa morille Togmis se mit au lit. Le jour arrivait et, pour une fois, il était à l’heure pour se coucher. Il ferma les rideaux, ses yeux et s’ouvrit au sommeil.

Par Centelm
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Dimanche 1 mars 2009

« Allez Togmis bouge toi un peu le trognon, on y sera jamais avant la fin de lune à cette allure !

-Mais t’es marrant aussi ! C’est pas toi qui porte trois sacs de rosée sur les épaules hein ! Ca non hein, môssieur  se promène à dos d’escargot, et en plus, il se permet des remarques sur ses confrères à pieds !

-Ho ça va hein, au dernier solstice c’était toi à ma place, et puis c’est de ta faute si on est de corvée depuis cinq ans ! Je t’avais bien dit que c’était pas une bonne idée d’aller graver sur le champignon royal ! Même un artiste comme toi… Et puis tu aurais pu choisir un autre motif quand même. Aller placarder sur le cèpe royal, la nuit du solstice d’été, une marguerite et en couleur en plus ! On n’a pas idée…

Togmis sourit en silence à ce souvenir. Même s’il le prix à payer était assez « ennuyeux », il n’oublierait jamais cette nuit là. Un bref instant Togmis se demanda s’il en était de même chez les humains. S’aimer le jour devait être bien différent de la nuit. Les Grands avaient le jour et la nuit pour vivre leurs histoires. Pas les lutins.

Encore une histoire de fille soupira-t-il. Cette lutine lui avait fait enfreindre une des plus anciennes lois de la communauté. Comme toujours, son romantisme l’avait perdu. Il aurait pu se contenter d’aller lui offrir une gravure sur n’importe quel tronc de la forêt. Trop banal pour lui ! Ce soir là, bien imbibé de liqueur de rose, le petit Roméo a préféré s’offrir le Cèpe royal ! Quel culot ! Hé bien ça n’a pas raté. Le pauvre s’est endormi au pied de son œuvre, à force de la contempler. Les gardes Girolles n’ont rien eu à prouver, il leur avait mâché le travail. Il s’était endormi à coté de son attirail, les mains et le visage barbouillé de couleur, devant la jolie fleur qu’il avait fait apparaître sur le bâtiment fongique.

Et voilà comment on écope de la corvée de rosée pour cinq ans ! Pour de jolis yeux orange qu’on a aperçu à peine quelques secondes. Le pauvre Goumi qui avait voulu prendre sa défense avait écopé de la même peine, avec le privilège de se faire traiter de truffe. Togmis sourit de plus belle en repensant à l’ironie de la pique… Goumi habitait une truffe… Jamais Togmis n’avait pensé qu’on pourrait le traiter de morille. Quoique ça ne sonnait pas trop mal… Il écarta ses réflexions pour se concentrer sur la tâche présente. Il fallait se hâter, se faire figer toute la journée par les premiers rayons du soleil n’avait rien d’excitant.

L’expérience était  d’ailleurs savamment évitée par les lutins. Car quand cela arrivait, c’était une corvée de plus pour la communauté qui devait transporter les retardataires dans un lieu sûr, c'est-à-dire loin des pieds des Grands. A leur réveil, ils voyaient deux choses : la lune, et les visages graves des Girolles qui leurs annonçaient la durée de leur corvée. Cela était bien entendu déjà arriver à Togmis, qui avait pris littéralement un forfait de travaux forcés. Mais son ami ne lui en voulait pas. Goumi savait que la vie de Togmis n’était pas tous les jours facile. Si tous les jeunes lutins vivaient la nuit, pour lui chacune d’elle était un peu plus sombre et Goumi ne l’ignorait pas: l’oncle de Togmis lui parlait souvent de ses problèmes. Le deuxième Limbe de son père battait de l’aile, et le pauvre Togmis était constamment mis au centre des disputes. Sa belle mère lui reprochait d’être trop tête en l’air et de ne pas faire attention aux choses. N’importe quel prétexte était un bon motif de dispute pour descendre un peu plus le lutin qui n’osait rien dire. Le dernier en date était un scandale qu’elle avait fait à son mari quand Togmis était rentré par la fenêtre de sa chambre à la suite d’une petite excursion à la rivière. Sa belle mère, fenêtre ouverte, s’était écriée au voyeurisme en apercevant un bout de chapeau passer sous sa fenêtre. Le père de Togmis avait rejoint sa femme entrain de vociférer dans les ténèbres de sa chambre… entièrement nue. S’en était suivit une énième dispute dont Togmis avait eu l’exclusivité en plus de tout le voisinage grâce aux fines parois qu’offrait les cavités de la morille qui leurs servait d’habitat.

C’est pour ces raisons que Goumi l’avait soutenu devant les girolles, il voulait à tout prix éviter quelques années de travaux supplémentaires à son complice. Il avait secrètement passé un accord avec les gardes pour partager sa peine et en prendre la moitié. A le regarder comme ça le garnement avait l’air heureux. Toujours souriant, à l’affût de la moindre chose curieuse, il battait les sentiers à longueur de journée « à la recherche d’un morceau de soleil » se plaisait-il à répéter. Son vieux chapeau marron râpé retroussé sur les bords, lui donnait un air malicieux que réfléchissaient parfaitement ses yeux verts. La petite mèche brune qu’il s’appliquait à faire tomber sur ses yeux rehaussait ce regard espiègle. Soucieux de son apparence, et de l’impression qu’il dégageait, Togmis pendait toujours à son oreille droite, une petite fleur de Lys en argent offerte par son grand père. Goumi se moquait d’ailleurs souvent de la grande méticulosité dont faisait preuve son ami pour soigner ses esgourdes. Comme tous les autres, Togmis possédait des oreilles pointues qui partaient sur les côtés ; mais lui, en était particulièrement fier. Souvent, Goumi le surprenait entrain de suivre son hélix du doigt en souriant. Goumi souriait à son tour en coin.

Par Centelm
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